MOUAKEM à SarhJe réponds au nom de Mouakem. Je vais avoir 14 ans et je suis en classe de 6ème. J’habite à Sarh, au quartier Jardin, et je suis un enfant de la rue.
Moi, ils sont morts tous les deux quand j’avais 7 ans. J’ai encore trois frères plus grands et une petite soeur. Trois soeurs sont mortes aussi. Les gens de ma famille voulaient me garder au village pour que j’élève les boeufs. Et moi je voulais continuer l’école. Garder les boeufs, quand on est petit enfant, c’est trop dur et dangereux, s’ils s’échappent et mangent les arachides dans les champs, les cultivateurs, ils nous battent très fort. Alors, on se cache plusieurs jours dans la brousse, et pour manger il y a juste quelques arachides et des plantes sauvages.
Parce que je voulais aller à l’école, je me suis enfui de mon village. Quand je suis arrivé à Sarh la ville, à 65 km, j’ai retrouvé mon grand frère et on a trouvé ce foyer pour enfants de la rue. Ils m’ont accepté. Ici, nous sommes 29. On vit comme des frères, on s’organise, on fait la cuisine à tour de rôle, des fois on se dispute, on se bat, mais on finit par s’arranger entre nous. Le plus jeune a 6 ans. Il est ici depuis 3 ans. Sa mère a tué son oncle et ils l’ont enfermée à la maison d’arrêt. C’est la Justice qui l’a emmené ici. Il s’appelle Nodjan Elisé. Il est très gentil. Sur le marché, il y a d’autres petits enfants qui traînent. Ils n’ont plus leur famille, ils dorment dans la rue. Certains viennent quelques jours au foyer, mais ils ne restent pas car ils ne se sentent pas assez libres. Au marché, ils ont toujours la possibilité de récupérer un bout de viande et de se faire un peu d’argent. Comme ça ils peuvent se payer des films vidéo et de la Bilibili (la bière locale). Quand ils sont devenus soûlards, ils provoquent les gens, ils font des bêtises, et ça fait des bagarres. Ils sont agressés. Ils pensent vivre comme ils veulent, mais ils ont vite des problèmes. Au foyer, il y a des heures pour rentrer. Ici pas de cigarette, pas de boisson alcoolisée et la drogue aussi est interdite. Pour aller à l’école c’est loin, le matin je quitte la maison à 6h40, le soir, je reviens a 18h40. Dans ma classe, on est au nombre de 57, ça marche bien pour moi, je n’ai jamais redoublé et je tiens la tête avec une moyenne de 13,82. Je ne dis pas que je suis un enfant de la rue, ça ne regarde pas les autres. Quand j’arrive à la maison il faut encore préparer le repas avec les autres. L’école c’est important pour s’exprimer. C’est important aussi les mathématiques, et j’aime bien la physique. L’histoire et la géographie, ça ne me plaît pas trop. Ils racontent les choses du passé, c’est l’avenir qui m’intéresse. Avant, le foyer organisait beaucoup de formations pour les enfants, la fabrication des indigos, du savon, apprendre la menuiserie, la cuisine... J’ai appris aussi le jardin maraîchage et la transformation des produits locaux, j’ai aussi un peu appris la mécanique auto. Maintenant, nous n’avons presque plus d’argent pour nous nourrir. L’an passé, on arrivait à manger 3 fois par jour. Maintenant, on ne prend plus que la boule à midi. Quand j’ai trop faim, je n’ai pas trop la force d’étudier. Pour dormir, on n’a presque pas de nattes à mettre sur le sol, et les habits et le savon pour se laver coûtent trop d’argent. On n’a pas toujours du pétrole pour les lampes. Pour l’école, je dois être en uniforme. On me l’a offert et j’en prends soin. Quand on est malade, ça pose beaucoup de problèmes car on ne peut pas trouver l’argent pour les médicaments. Et on n’a pas les moyens d’aller à l’hôpital. Moi, j’ai été malade plusieurs fois, le palu et les vers. Maintenant ça va. La vie au Tchad, c’est un peu difficile. Quand j’aurai fini mes études je voudrais être directeur de banque ou directeur d’Esso, la compagnie du pétrole et construire une grande maison pour réunir toute ma famille, et on vivra ensemble. Après je veux aussi aider les jeunes qui sont en situation difficile pour qu’ils puissent réussir.” Mouakem vit au foyer de l’Association pour l’encadrement et la promotion de la jeunesse marginalisée (AEPJM). Cette interview a été réalisée par Hervé VINCENT en février 2004. Depuis, l’association a bénéficié de lits et moustiquaires, elle a aussi pu construire une chambre de plus pour les enfants. Mais il est toujours difficile de trouver les moyens de nourrir et soigner régulièrement les enfants et les mêmes responsables assurent bénévolement l’encadrement depuis plusieurs années en plus de leurs activités professionnelles. Mouakem, lui, a quitté le foyer en 2006 mais poursuit sa scolarité. L’AEPJM est une des six associations accueillant des " enfants de la rue " avec lesquelles L’APPEL-DURANCE travaille depuis plusieurs années pour des formations en matière d’éducation et d’organisation, et en 2006 pour l’appui à des micro-projets. Chaque association en choisit un qu’elle met en oeuvre au cours de l’année. Par exemple l’AEPJM a formé une dizaine de jeunes aux métiers du cuir (maroquinerie, reliure, cordonnerie) et les a équipés. Dans un prochain numéro du journal, nous pourrons vous donner des nouvelles de ces micro-projets (dont trois sont financés par la Fondation Talents et Partages et trois autres par des dons, en particulier de l’Agence bancaire de la Société Générale à N’Djamena). |